Les étourneaux du Nivernais.

Publié le par Le Panier d'Orties

Pierre FROMAGEOT, Les Étourneaux du Nivernais,

 

 

Dans Les Étourneaux du Nivernais, Pierre Fromageot revient sur son enfance campagnarde, pendant et après la guerre. Avec son ami Jacquot, ils se livraient à une gastronomie pas toujours de bon goût.

124 pages, prix de vente: 10.00 €.

Extrait:

" Doucereux et complimenteur — je peux bien le charger puisque nous sommes quasiment frères de lait — Jacques, après les politesses d’usage, introduisait sa requête : c’était sous la forme d’une proposition courtoise, et seul ce pauvre vieux ignorait que nous n’en escomptions égoïstement qu’un spectacle gratuit : " À propos, Ugène, on t’a apporté des escargots. "

Le poêle, pour sa part, brûlait honnêtement son bois, comme à l’habitude, et les escargots grouillant dans le mouchoir noué étaient loin de se douter d’une condamnation à mort immédiatement exécutoire. Ils bénéficient ordinairement d’un sursis de trois semaines pour se purger, dans une caisse en bois, de l’amer contenu de leurs entrailles.

Mais Ugène n’était point délicat.

Il acceptait sans façons le présent, sortait avec ses pattes noires les " reptiles " (il les appelait des reptiles, ce sauvage !) de leur prison de toile, et les disposait tranquillement au bord du plateau de fonte — toujours noir — de son fourneau. J’ai bien dit : au bord ; et pas sur les ronds surchauffés, au-dessus du foyer. Ç’eût été une grave erreur, car saisis par la chaleur trop vive, ils n’auraient pas eu le temps de cracher leur salive (j’ai failli dire leur venin !). Je vous ferai grâce des contorsions des bestioles. Après une inutile gesticulation des cornes et une dernière tentative de fuite vers des régions moins torrides, ils se réfugiaient dans leur coquille en continuant à baver tout leur amer ressentiment.

Ce n’était que la première partie du spectacle, à vrai dire un prélude non négligeable pour des enfants de 1945, non saturés d’images mirobolantes.

Et, attendant sagement qu’Ugène jugeât le rôti à point, nous lui promettions quelques douceurs : un hérisson, une couleuvre, attentifs à ses jugements toujours motivés : le hérisson trop maigre ne vaut rien au printemps, mais la couleuvre se consomme en toutes saisons. Jacques cherchait à lui soutirer quelques confidences sur la meilleure manière de piéger un lièvre. Ugène, soudain muet, trahissait nos espoirs et pleurnichait sur sa vie gâchée. Il nous exhortait, le lâche, à bien travailler en classe !

Venait enfin le moment décisif. Le mutisme des escargots laissait entendre que leur âme avait définitivement quitté leur dépouille, mais celle-ci était encore protégée par une coquille brûlante et nous attendions avec intérêt la stratégie du cuisinier. Nous ne les aurions manipulés qu’avec des gants ou des pincettes, mais Ugène les prenait avec ses doigts cuirassés de crasse et n’en laissait retomber que quelques-uns. Fort habilement, il les extirpait à l’aide de son couteau et, sans même les laisser refroidir, les gobait sur-le-champ. Nous avions beau protester qu’il y manquait l’indispensable pincée de sel qu’exigeait d’ailleurs la recette : il se contentait de sourire finement, et je crois bien qu’à cet instant, il se moquait gentiment de nous.

Vous dire que les plus sucrées demoiselles de notre connaissance auraient apprécié le spectacle serait peu honnête. Nous ne nous hasardions d’ailleurs pas à les y inviter. "

Publié dans Les livres

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