Une interview de Richard Adam

Publié le par Le Panier d'Orties

L'Incorruptible de Béthune (13 août 2011).

 

– Richard Adam, que signifie ce nouvel ouvrage, Sacrés Feux ?

– Que je suis resté un gosse ; j'ai trouvé une boîte d'allumettes et fabriqué des personnages pour jouer avec.

– Mais enfin, vous mettez en cause la Sainte Église ?

– Non, la secte vaticane et ses déviances. Vézelay est un bled que j'adore, mais il grouille de curés et de moines de tout poil, certains ne sont pas tout-à-fait clairs et le maire actuel (aucun rapport avec celui que j'appelle Anselme, puisque l'action se déroule en 2014) écrit dans la presse que Vézelay, c'est un compromis perpétuel entre l'Église et l'État. Que des esprits faiblards veuillent croire en un dieu, c'est leur affaire personnelle, mais toutes ces sectes qui visent à les asservir, et à tuer la laïcité qu'on a mis tant de peine à obtenir en 1905, j'ai beau être tolérant, ça me fait bouillir. Dieu, ce sont les hommes, un jour ou l'autre il faudra bien qu'on le leur dise.

– Brel ?

– Évidemment ; un entretien radio, en 1965, dont je dois être le dernier à me souvenir. Tu en veux une autre? "Je ne veux plus voir un homme à genoux. Jamais. Et nulle part." Le même, dans La bande à Bonnot.

– Et à propos de poils, ceux des religieuses ne vous laissent pas indifférent ?

– Qu'on ne confonde pas ; la bête de sexe, c'est mon personnage récurrent. J'ai fait fort, je l'avoue, en l'imaginant passer une après-midi torride avec deux moniales, mais comme ce sont des copines infiltrées dans la fraternité de Jérusalem, la sainte église de mes deux n'a rien à dire.

– Il y a quand même une inspiration sadique dans le récit, non ?

– Sadienne, pas sadique ; on me dit même que la fessée à l'ortie figure quelque part dans Justine ou Juliette, ou les 120 journées, mais je n'ai pas vérifié : jamais rouvert Sade depuis trente ans.

– Vos bouquins sont parsemés de références littéraires. Est-ce que vous faites dans le polar intello comme Fred Vargas ?

– Plutôt comme Andrea Japp. Frédérique et moi avons un atavisme commun, l'archéologie. Quand on a gratouillé des petits cailloux pendant vingt ans, on n'en sort pas indemne, on a envie de fouiller dans les cervelles, voire dans la viande d'homme. La différence de spécialités se ressent : Frédérique était paléo-anthropologue, spécialisée dans les arêtes de poissons de Loire ; moi dans l'archéologie du paysage. C'est une des raisons pour lesquelles on écrit très différemment : ses personnages sont de plus en plus complets, compacts, détaillés, même si Adamsberg, "pelleteur de nuages", est aussi l'opposé de Sherlock Holmes, qui commence par identifier les particules de boue de chaque quartier du grand Londres. Alors que mon personnage devient de plus en plus flou : il s'appelle Lecouvreur, mais depuis Dégraissez les baleines son format s'est réduit, son âge est aussi imprécis que celui d'Astérix, et si dans Tonnerre c'est un flic parallèle, dans Sacrés feux on ne sait plus rien, si c'est un résistant ou un Malko Linge de gauche… sinon qu'il aime les jolies filles et préfère le chablis au champagne ; là, je consens qu'il me ressemble, comme je l'avais souligné dans Le druide de Sainte-Germaine où il n'apparaît pas.

– C'est aussi votre pseudonyme ?

– Quand France Baron a publié ma première farce, elle m'a convoqué à Chalon pour me coller sur son blog, et comme j'étais encore censé écrire des trucs académiques, j'ai pris le premier pseudo qui m'est passé par la tête. Mais bon, il est vrai que ça correspondait aussi à quelque chose de personnel… à l'époque, et sans rapport avec le Poulpe. Il reste de toute façon un fil bleu, assez explicite pour ceux qui possèdent bien l'art.

– Vous pensez à un lien avec Giacometti et Ravenne ?

– Rien à voir. Les cryptogrammes, les énigmes pseudo-historiques, la franc-maçonnerie, ça fait vendre, surtout quand on a un éditeur au cul qui pousse à en sortir un par an. Moi, je suis tranquille, je suis mon propre éditeur ; et mes bouquins ont tendance à traîner au fond de l'ordinateur, parce que je publie les copains avant moi. Sacrés feux était annoncé depuis 2007, c'est tout dire.

– Il a donc fallu le mettre à jour ?

– Disons que j'avais imaginé quelques gags, quelques situations, que d'autres m'ont involontairement piqués. J'en ai supprimé beaucoup, mais la charpente du bouquin impliquait une finale qui ressemble à celle de Lenoir et Cabesos ; je ne pouvais pas tout changer parce que leur bouquin est sorti au moment où le mien était prêt à envoyer à l'imprimeur ! De toute façon, on retombe toujours sur des thèmes à la mode : ces jours-ci, j'ai lu le dernier Grangé, relu un Jonquet et regardé un épisode à la télévision : trois fois le cannibalisme !

– Mais votre écriture est au second degré.

– Second, et bien au-delà ! Je ne peux pas écrire un thriller, je n'ai pas le temps ni le souffle pour 600 pages, voire 900 puisque ces derniers temps Cussler, Cornwell et autres ont encore épaissi ; je ne vais pas non plus traîner mes personnages au fin fond de la jungle amazonienne ou au pôle nord, où je n'ai jamais mis les pieds. Donc je parodie. Mais si l'on y regarde bien, il y a autant de bizarrerie, d'exotisme, d'inattendu vingt mètres à l'écart des troupeaux de touristes. Qui connaît le vieux cimetière de Vézelay? Qui regarde l'église par le cul ? Ou pour s'amuser un peu, qui  remarqué qu'Adam apparaît deux fois sur les chapiteaux, et qu'à chacune il fait un signe maçonnique ?

– Richard Adam, qu'est-ce que vous nous annoncez pour la suite ?

– Rien. Enfin rien dans le polar pour le moment, je suis sur un album de photos insolites de mon bled, tous ces trucs que personne ne voit parce qu'il faut lever les yeux, s'aventurer dans des ruelles, être ouvert sur le dehors et regarder autre chose que son caddy de supermarché ou les séries amerlaudes à la télévision. Puis, en tirant à cinquante exemplaires, ou cent ou deux cents, je ne peux pas savoir comment réagissent les lecteurs. D'ailleurs, c'est à eux de voter : j'ai abandonné mon personnage au bord d'un précipice, comme Conan Doyle, il y a des chemins sur le blog pour me dire s'ils veulent le retrouver vivant. J'ai un petit scénario, mais top secret.

– Top secret, tant que ça ?

– C'est une autre mode, grâce à Claude Chabrol peut-être, il faut qu'on bouffe dans les polars. Comme je milite contre la torture animale, ce ne sera pas en Périgord, pas de foie gras, et pourtant j'ai accumulé des notes sur des coins perdus de Dordogne. Non, j'aime trop les fromages d'alpage, alors peut-être Courchevel… c'est au-dessus de Brides-les-Bains et tout aussi crapoteux.

– Une dernière question, Sacrés feux est-il un pamphlet politique ?

– Charlie Chaplin a déjà répondu.

Publié dans Revue de presse

Commenter cet article